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Ils montèrent dans le fiacre, les rues étaient désertes à
cette heure-ci, seuls quelques chats errants s'enfuyaient au
passage des roues brinquebalantes sur le pavé humide. Ils
semblaient perdus dans le dédale des rues sombres, ou peut-être en
étaient-ils les gardiens? Plus ils avançaient dans les ténèbres
épaisses, plus elle avait l'impression de se rapprocher d'un monde
inconnu.
- Vous semblez songeuse. Si vraiment vous souhaitez
partir, je peux arrêter le cocher.
- Non, ne vous inquiétez pas, je vous accompagne
toujours, je songeais juste à ces rues, elles ont l'air
particulièrement inhospitalières en cette heure tardive, elles
semblent mener en quelque étrange royaume.
- Elles y mènent vous verrez...
- Que voulez-vous dire?
- On peut tous atteindre les royaumes de nos
rêves.
- Si seulement...
- Ne soyez pas si pessimiste.
Elle n'osa plus parler pendant un moment, intriguée par
les étranges paroles de sa mystérieuse rencontre. Elle se demanda
encore si ce n'était pas une erreur de l'accompagner ainsi à
l'aveuglette, elle avait entendu tant d'histoires sur certains
nobles et leurs penchants pervers colportées par les autres
mendiants. Cependant, elle n'avait toujours pas peur et ne
regrettait pas d'avoir suivi cet homme, elle savait que son destin
était de l'accompagner quoi qu'il puisse lui arriver. De toute
façon, elle n'avait plus rien à perdre... si ce n'est sa pureté.
Quitte à mourir, elle ne pensait de toute façon pas qu'on puisse la
faire souffrir plus qu'elle ne souffrait
déjà.
Absorbé par ses pensées, l'homme ne disait mot lui aussi.
Elle eut tout le loisir d'observer plus attentivement son
mystérieux bienfaiteur. Sa sublime veste de brocart luisait par
moments dans l'obscurité, si bien qu'elle semblait faite de fils
d'étoiles, la soie de sa chemise étincelait sur son visage, tous
ses vêtements paraissaient avoir une luminosité propre, accentuant
l'étrangeté de sa personne. Elle n'avait d'ailleurs pas encore osé
s'attarder sur les détails de son visage, si troublée qu'elle
l'avait été par ses yeux. Il s'était tourné vers la fenêtre opposée
à elle, elle pouvait donc admirer à loisir sa longue chevelure
auburn aux reflets dorés. Elle eût soudain envie d'y plonger ses
mains pour laisser courir ses doigts à travers les mèches, en
ressentir le soyeux et la douceur, puis enfouir sa tête au creux de
son cou, juste là, près de la jugulaire pour sentir son coeur
battre, ressentir le tristesse de cet homme pulser à l'unisson avec
la sienne... Mais qu'étaient-là ces divagations? Elle ne comprenait
pas pourquoi elle avait tant envie de se rapprocher d'un inconnu,
c'était insensé... et pourtant tellement indispensable. Le visage
de cet homme reflétait tant de mélancolie, dans ses yeux étranges,
bien sûr, mais aussi dans l'expression de ses lèvres, fines et bien
dessinées, affichant ce doux sourire sans joie, si attendrissant.
Ses pommettes saillantes, son nez fin, tout semblait être accordé à
définir une infinie solitude... Qu'elle aurait tant aimé combler.
Il semblait avoir une trentaine d'années, mais la sagesse de ses
paroles et de son regard lui avaient parues
séculaires.
Sa chevalière ornée d'un sceau familial et les boucles en
argent de ses chaussures indiquaient une personne de haute lignée,
ce qui lui laissa la sensation d'être encore plus misérable et
qu'il lui serait à tout jamais impossible de se rapprocher de lui.
Une larme lui échappa, elle ne put retenir un sanglot. Au même
moment, il se retourna et la prit dans ses bras. Elle en eut le
souffle coupé et le reste de ses larmes courru le long de ses
joues, réchauffant sa peau glacée. Son étreinte était si
chaleureuse mais elle sentait la froideur de sa peau à travers le
tissu, aussi gelée que la sienne, mais certainement pas pour les
même raisons lui sembla-t-il. De toute façon, cela lui était égal,
elle pouvait mourir sur le champ, ses bras lui avaient apporté un
ultime bonheur! Sa tristesse sembla s'évaporer les quelques
secondes que cela dura, pour lui retomber au fond de la gorge telle
une énorme pierre dès qu'il la lâcha. On ne lui avait plus témoigné
d'affection depuis la mort de sa mère, il y a si longtemps, et,
même là, ce n'était pas comparable, ce fut comme si Dieu lui même
était venu aspirer ses angoisses pour un instant... Si court,
malheureusement.
- Ne pleurez pas ainsi voyons, tout s'arrangera vous
verrez. Dit-il au moment où il la relâcha
tendrement.
- Comment? Je ne devrais même pas être ici, ce n'est pas
correct.
- Voyons, cessez de penser cela, j'ai senti en vous plus
d'intelligence que toutes celles de mon rang, comme vous dites, que
j'ai pu connaître, de plus elles ne savent rien des véritables
sentiments, tout est superficiel dans leur univers, un collier de
diamants et une sucrerie suffisent à les consoler de la mort d'un
proche. Elles pensent que les seules richesses sont matérielles et
j'ai de plus en plus de mal à me fondre dans cette superficialité
tant elle me répugne.
- Ô Seigneur! J'ai du mal à croire qu'une personne telle
que vous puisse penser cela, c'est superbe et irréel en même
temps.
- Vous êtes touchante. Vous savez, j'ai éprouvé plus de
plaisir en notre brève conversation qu'en toutes celles que j'ai eu
depuis bien des années. Il me semblait que l'être humain devenait
de plus en plus insensible, même à l'opéra, rarissimes sont ceux
qui viennent là pour apprécier la musique, tout n'est qu'apparat et
intrigues amoureuses insipides. C'est pour cela, lorsque je vous ai
aperçue sur les marches, je me suis dit qu'enfin un être réceptif à
la musique existait et cela impliquait sûrement, enfin, une
personne intéressante dans ce triste monde.
- Vous ne devriez pas me flatter ainsi, je ne suis qu'une
vulgaire mendiante, je sais seulement lire et écrire, je n'ai pas
étudié, je ne peux certainement pas vous captiver de la
sorte.
- Ne vous rabaissez pas ainsi, il me semble que vous en
savez plus sur la vie et les sentiments véritables que tous les
soi-disant érudits que j'ai rencontré. C'est cela qui
importe!
Le fiacre s'arrêta soudain. Une immense bâtisse s'élevait
au-delà d'un sublime portail en fer forgé orné d'une tête de lion
sur chacune des colonnes qui le soutenait. Une allée bordée de
rosiers menait à l'escalier de l'entrée dont les rampes semblaient
sculptées de feuilles d'acanthes. Le rayonnement de la pleine lune
passait à travers le feuillage des marronniers encerclant le
manoir, lui donnant l'aspect attirant et inquiétant des châteaux
des contes surnaturels que lui lisaient sa
mère.
- Venez ma belle enfant, nous poursuivrons notre
conversation à l'intérieur.
Elle le suivit sans hésiter.
***
Photo: Lucian (Michael
Sheen) dans "Underworld" par Len Wiseman.